Travail : peut-on résister aux injonctions paradoxales sans péter un boulon ?

LECTURE D’ÉTÉ – MANAGEMENT
Télérama.fr s’est penché sur ce monde  où marché et coachs en management font la loi, salariés et dirigeants sont submergés. Et le système se fissure de l’intérieur. Se soumettre ? Se démettre ? Comment concilier l’inconciliable ?

 

Par Marion Rousset – Extraits (04/05/2015)

« Soyons réalistes, demandons l’impossible. » Passé à la moulinette du management contemporain, le slogan fantaisiste de Mai 68 s’est trouvé propulsé de l’autre côté de la barricade.

[…]

Aujourd’hui, du cadre d’entreprise à l’employé administratif, de l’assistante sociale au salarié d’Orange, de l’infirmière à l’informaticien, tout le monde ou presque est sommé de concilier l’inconciliable. Au point que ces injonctions paradoxales pourraient bien finir par rendre tout le monde malade.

« Comment lutter contre ses pulsions schizoïdes et paranoïdes dans un contexte qui sollicite des comportements pervers ? », se demandent ainsi les sociologues Vincent de Gaulejac et Fabienne Hanique dans leur dernier essai, Le Capitalisme paradoxant. Fou, il y a de quoi le devenir. Les lieux de travail fourmillent d’équations inextricables à se taper la tête contre le bureau.

[…]

Le maniement du paradoxe

Révélé par des psychologues de l’école de Palo Alto, en Californie, le maniement du paradoxe, d’abord cantonné aux multinationales, a fini par s’immiscer partout, jusque dans les institutions publiques – à l’université ou à l’hôpital, dans la police ou la justice.

[…]

A l’heure des restrictions budgétaires, l’Etat lui-même impose à ses agents des orientations conçues par des « planneurs » mandatés pour produire des PowerPoint et raisonner en plans abstraits. Les nouveaux donneurs d’ordres, ce sont ces consultants extérieurs. Du coup, les conflits peinent à s’exprimer entre salariés et supérieurs hiérarchiques dans l’enceinte de l’entreprise.

« L’ambition managériale d’aujourd’hui est de créer une communauté dans laquelle tout le monde rame dans le même sens. Au sommet trône le marché, tandis qu’en bas on retrouve pêle-mêle les dirigeants, les cadres, les salariés de base qui sont tous dans le même bateau », analyse la sociologue Danièle Linhart. « Pour que chacun accepte de s’appliquer à soi-même ces prescriptions, il faut mener une action psychologique, en passer par une manipulation des subjectivités. »

Résultat, les tensions sont intériorisées. Et c’est tout un équilibre intime qui s’en trouve chamboulé. Sans compter qu’« on exige en plus une qualité totale, une satisfaction absolue, un projet d’amélioration infini… Or nul ne peut être dans le zéro défaut. Prise au sérieux, la somme de ces prescriptions idéales fabrique un monde impossible, ajoute la sociologue Marie-Anne Dujarier. Les gens ne se sentent jamais à la hauteur. »

Big bang managérial

Mis au défi de s’adapter à des demandes insoutenables, chacun cherche cahin-caha à ne pas y laisser trop de plumes. Quelles ressources déployer pour désamorcer les effets dévastateurs de ce big bang managérial ?

Option numéro un : développer des mécanismes de défense pour ne pas virer dingue. Enfermer ses doutes dans les profondeurs de son inconscient, ne plus penser par soi-même, rationaliser, se noyer dans le travail, refouler son moi et faire « comme si »…

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Option numéro deux : résister activement. Pour ne pas se laisser piéger, il faut pouvoir mettre à distance la violence institutionnelle par l’humour ou la dénonciation. Rire entre collègues de sa « médaille en chocolat », de « chiffres hystériques » ou d’« évaluation au doigt mouillé ». Désinvestir psychiquement le travail ou réinvestir des métiers qui font sens. Vénérer la lenteur plutôt que la vitesse, préférer la tranquillité au mouvement, renoncer à vouloir se dépasser…

[…]

L’espèce humaine n’a donc pas dit son dernier mot. Malheureusement, le bricolage individuel a ses limites. Il s’attaque aux symptômes mais ne soigne pas le mal à la racine. « La souffrance et la paranoïa viennent du fait que les gens ont l’impression d’être les seuls à subir pareilles difficultés. Il est pourtant peu probable de devenir collectivement fous ! » affirme Danièle Linhart.

Les salariés le savent… et le formulent. « Quand vous les interrogez, tous disent qu’ils ne demandent que ça, un espace pour discuter sérieusement de leur travail avec un supérieur hiérarchique. Un moment pas seulement destiné à les évaluer, mais qui leur permette d’aborder les difficultés qu’ils rencontrent… »

[…] Les entreprises ont décidé de prendre le taureau par les cornes. Confrontées au risque de burn-out, elles raffolent des grandes messes concoctées par des coachs en management, lesquels se targuent d’« humaniser » la gestion grâce à des séances de méditation parfois collectives. Elles organisent des dîners en silence ou des séminaires de réflexion afin d’insuffler à leur personnel confiance en soi, maîtrise émotionnelle, optimisme, compassion et bienveillance.

Solution miracle, la mindfulness (pleine conscience) séduit toujours plus de dirigeants. A commencer par ceux de Google, qui ont lancé le mouvement avec leur programme baptisé « Search inside yourself » et se félicitent, par ailleurs, d’autoriser leurs ingénieurs à consacrer 20 % de leur temps à des projets personnels.

Seulement voilà, comme les cercles de qualité, ces méthodes ne se lassent pas de faire miroiter une amélioration des performances et de la productivité. C’est la force du capitalisme, cette plasticité qui le rend capable de siphonner à la base le potentiel critique de certaines idées. Et de créer des outils sans cesse réajustés à un but qui, lui, reste inchangé.

« Créer des lieux d’échange véritable ne peut avoir de sens que si l’initiative part des individus eux-mêmes, estime Danièle Linhart. Ces derniers pourraient déployer leurs compétences et leur expérience pour contribuer à inventer de nouvelles organisations du travail qui ne les rendent pas malades. »

[…]

En espérant qu’un jour ces innovations finissent par convaincre un personnel politique focalisé sur la croissance, obnubilé par les prochaines élections, handicapé par sa flagrante inexpérience du monde du travail et dépourvu d’imagination. Aujourd’hui, c’est sur le terrain que tentent de s’inventer les formes d’organisation de demain. Le changement, c’est ici et maintenant. Mais, hélas, sans les responsables politiques.

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